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Nous avanons

[] [] [] [] [English] [] []
  • : 3, 02/06/2009.
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  • : 01/06/2009, : 12/03/2012. 25k. .
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  Nous avanons.
  Arkadi BABTCHENKO
  
  
  Nous avanons. a fait quatre heures que notre rgiment, qui s'tire sur un kilomtre, se trane sur les routes de Tchtchnie. C'est la fin d'une trve de deux semaines. Il semblerait qu'on nous balance Grozny.
  Aujourd'hui enfin la pluie s'est arrte, et la neige s'est mise tomber, on dirait du coton moelleux et blanc. La colonne a disparu, on ne distingue plus que les contours de deux voitures devant et derrire nous. Les capots de leurs moteurs sont relevs, leurs dynamos surchauffes fonctionnent en silence sous la neige qui tombe. Sur les blinds, des silhouettes se pelotonnent dans leurs uniformes d"infanterie.
  Ils ne disent rien, ne font rien, ne pensent rien, mais ils sursautent l'unisson quand le chauffeur change de vitesse. La neige faonne des petites pyramides blanches sur leurs chapkas. Sur les revers de leurs poches de poitrine, elle forme des petits rectangles bien rguliers, comme elle le fait sur les rebord de fentres. La neige recouvre les paules, les visages, les vies... Rien n'existe, si ce n'est cette neige mouille, ce froid et cette guerre. Le temps s'est arrt. Depuis combien de temps avanons-nous? Un an, deux ans? Non, quatre heures seulement. L'univers a disparu. Il n'y a rien d'autre au monde que moi et ces vingt soldats sur deux blinds, un devant, un derrire nous.
  Des gouttes glaces s"coulent tout doucement de ma chapka et roulent de mes omoplates jusqu'au creux de mes reins. J'essaie de ne pas les sentir. J'essaie de me soustraire au froid. Ce n'est pas si difficile que a. Il faut seulement se laisser geler entirement, jusqu'aux os, pour que l'organisme soit compltement refroidi : la temprature des reins, du foie, de la vessie doit descendre au niveau de celle de l'air. Alors le froid, ne rencontrant aucune rsistance ni aucun obstacle va entrer dans ton corps, mais aussi en sortir de la mme faon. Ce sont les sauterelles qui sont capables de faire cela, se transformant sans difficult l'hiver en un morceau de glace qui au printemps fondra pour se remettre vivre. Je veux devenir une sauterelle.
  La seule chose, c'est qu'il ne faut pas trembler. Le tremblement fait tout louper.
  A ct de moi, Pinocchio dort. Il s'est recroquevill, comme s'il avait t bless au ventre, et il ne bouge pas. La neige l'a presque entirement recouvert, comme une carapace de tortue. Il dort dans une trs position trs inconfortable, son menton appuy sur le chargeur de son arme, les fesses suspendues en dehors du blindage. N'importe quel autre que lui serait dj pass par-dessus bord, aurait culbut sous les roues, mais Pintcha ne tombe pas, et il ne tombera pas. Parce qu"il ne lui arrive jamais rien, il peut bien s'endormir au fond d'un tank, la tte sur les chenilles, entre les rouleaux compresseurs, il ne sera pas cras. Un jour mme, pendant une fusillade, il est sorti de la tranche, s"est lev de toute sa hauteur et s"est dirig vers la cuisine pour manger un morceau, bien droit sur ses jambes : il n'a pas t touch, aucune balle ne l'a atteint. Dieu protge les enfants et les idiots.
  Sur la tourelle Kharitone trne, les jambes cartes. Il a les paules dployes, le pouce la ceinture, le regard guerrier. Un vrai Rambo. Pour qui se pavane-t-il, mystre, la neige empche toute visibilit. Mais il faut dire que Kharitone se dplace toujours dans cette posture. Apparemment, il veut personnifier l'invincibilit de la machine militaire moderne. Ce sont des choses qui arrivent. Quand on t'amarre de seize kilos de ferraille, qu'on te met dans les mains une arme qui peut tirer jusqu' 700 fois la minute, qu'on fourre tes poches de dizaines de grenades, chacune pouvant exploser en deux mille clats, un certain sentiment de toute-puissance t'envahit. Mais a se soigne. Et en rgle gnrale ds que tu essuies ta premire fusillade. Il suffit de se retrouver tal un bon moment par terre, le visage dans la merde de vache, et ce sentiment de toute-puissance disparat aussi vite qu'il tait apparu. Mais manifestement, chez Kharitone c'est une occurrence chronique. Un jour mme, notre blind avait drap sur du verglas prs de Goragorsk, il tait rest suspendu aux au-dessus du vide, Kharitone n'avait pas chang de pose, il avait blmi, s'tait mis transpirer, mais il n'avait pas saut. Et l, aujourd'hui, ses lvres ont bleui, il grelotte comme une feuille de tremble, mais ne vient pas se rchauffer prs de nous sur le blindage. Il n'a mme pas chang son bandeau contre une chapka.
  Prs de Kharitone, Romanytch s'est install. Parfois, il me semble que Romanytch est dj mort : il reste assis du matin au soir dans la mme attitude, les jambes croises et la tte tombant sur la poitrine. Je lui secoue parfois la jambe, il soulve alors les paupires, garde les yeux ouverts quelques secondes et se dconnecte nouveau, loin de toute perception de ce monde. Il y a une semaine, la guerre l'a bris : avant cela, Romanytch tait un soldat vif et plutt comptent, mais en peine deux jours il s"est transform en une poupe de chiffon. A prsent, c"est un ersatz pitoyable d"humain, la tte penche sur le ct, avec de la morve qui lui pend au nez en permanence, les yeux troubles, recouverts d"un voile comme ceux d"une vache et ses mouvements sont indolents et confus. Il dort presque tout le temps. On pourrait le brler, lui arracher la peau avec une pince, il ne bougerait pas et ne rsisterait pas, il gmirait seulement. Il sera bientt tu.
  La place du commandant est occupe par le lieutenant Kolessine, le chef de notre peloton de grenadiers. Il est assis et laisse ses jambes pendre par la trappe. Kolessine, Kolesso , Ou Z"yeux-Bleus. On lui a donn ce surnom la gare de Briansk o ce bon vivant a t tabass par des flics avant de rejoindre le rgiment avec deux normes hmatomes violets la place des yeux.
  Le commandant est le mieux install de tous, il a les jambes au chaud, un coussin cal sous les fesses, il ne se gle pas la carcasse sur le blindage, le casque de liaison radio qu"il a sur la tte est impermable bien que diablement inconfortable, et le battant de la trappe lui protge la poitrine du vent. Mais vrai dire, le lieutenant se fout du confort : il est ivre mort. Il l"est en permanence d"ailleurs, notre aviateur alcoolique. Mais pour sa dfense il faut dire qu"il ne voulait pas prendre la direction de notre peloton, il voulait tre une simple " contrebasse ", mais dans la structure militaire, il a le grade de " lieutenant ", et il n"a pas pu se dfiler, il a d accepter de nous prendre sous ses ordres.
  Notre commandant est aussi incroyablement fort. Un jour il s"est gliss sous l"avant d"un blind et l"a remont sur ses ressorts. Quatorze tonnes. Et il est immense, il fait plus de deux mtres et il doit chausser du 49. Quand nous sommes arrivs au rgiment, il est rest deux semaines sans bottes, il se baladait en uniforme avec des espces de galoches en caoutchouc aux pieds, comme un vagabond, jusqu" ce qu"un capitaine arrive en beuglant la caserne : " J"en ai ! J"ai trouv ! Taille 49 ! Deux bottes d"un mtre ! ".
  Le commandant tire aussi comme un Dieu. Je l"ai vu abattre un corbeau en plein vol 250 mtres suite un pari.
  De plus, Kolessine est lettr. a arrive que la nuit, lui et moi nous parlions de littrature, de Remarque et de Tolsto. Je crois que ce sont les moments les plus dlirants de toute ma guerre.
  Pour le moment il ronfle, accroch la mitrailleuse, la neige voletant dans sa bouche entrouverte.
  C"est Kouks qui conduit. Kouks est un excellent chauffeur, mais c"est un abruti. Quand il en a assez d"avancer comme une tortue, il met les gaz et se met doubler toute la colonne. Kolesso, sans se rveiller, se met alors lui donner des coups de talons dans la tte et Kouks se replace dans la file.
  Deux autres voitures compltent encore notre peloton, elles tranent quelque part derrire. Elles se suivent et ne s"cartent pas de la route : ici personne ne s"carte jamais des ornires qui ont t traces par les premiers. Dans ces vhicules, il y a Igor, Liokha, Oleg, Jka, Odegov, Motoukh, Tioupa, Garik, Valegjanine et Moutny.
  C"est notre peloton.
  Nous avanons.
  ***
  Le cerveau se dconnecte et tu ne sais pas depuis combien de temps tu es mont sur ce blind. Une heure peut-tre, ou bien deux, ou peut-tre 24 heures. Tout se mlange : hier, aujourd"hui, demain, les jours se ressemblent comme des gouttes d"eau et la seule faon de les distinguer les uns des autres, c"est par les noms des morts : hier tel gars de la septime compagnie a t tu, et avant-hier c"tait Yakovlev ; mais part a aucune autre diffrence : la boue, le froid, la fatigue et la guerre, la guerre, la guerre...
  Notre vie, c"est la nuit, la lumire violente des phares, le froid et l"odeur de l"essence. Nous ne sommes encore jamais rests au mme endroit plus de 24 heures. a n"a donc aucun sens de monter les tentes ni de creuser des tranches. Notre peloton se dplace en permanence. Nous n"allons pas d"un endroit donn un autre, prcis, nous nous dplaons constamment, c"est notre quotidien, et notre domicile est un vhicule blind.
  Bon, il faut dire que ce n"est pas si mal ici, pour qui sait se faire sa place, s"organiser. Et c"est quelque chose que je sais faire. Je suis assis dans le blind jusqu" la ceinture, j"ai fourr mes pieds, protgs par des chaussettes de laine, dans le moteur : c"est tout chaud, mais il faut faire attention ce que les fils de laine des chaussettes ne se prennent pas dans la courroie du gnrateur, a m"arracherait les doigts de pieds. Mes bottes sont sur le moteur piston, mes moufles aussi, ainsi que mon paquet de clopes. Tout cela est bien sec.
  Mon pantalon lui aussi est sec, aux genoux il est mme tellement rchauff qu"il me brlerait presque les jambes, mais je ne m"carte pas, cette chaleur est agrable, et je l"accumule en moi, pour plus tard. Et j"essaie d"envoyer un peu de cette chaleur vers le haut, vers mes paules et mon dos tremps qui, bon sang, malgr le groupe lectrogne surchauff sont gels comme des cretons.
  Nos yeux sont ouverts, pourtant nous ne veillons pas, mais nous ne dormons pas non plus. C"est une sorte d"tat particulier : le regard vide ne s"arrte sur rien, tu ne penses rien et tu ne ragis plus rien. Les panneaux avec les noms des villages cribls de balles, des bicoques dtruites, des arbres tremps, la ouate neigeuse, tout ce monde qui t"entoure te traverse de la mme faon que le froid, sans rencontrer aucune rsistance, et c"est seulement l"inconscient qui, agissant comme un fin tamis, tente de filtrer le danger. Mais toi-mme tu ne participes pas ce processus. Ta raison et le monde forment un tout. Tu es le monde. Tu le ressens et tu le comprends dans son entier, comme cela arrive seulement dans les rves. Ou aprs avoir bien fum.
  Mais paralllement tous tes sentiments sont exacerbs, et tu es prt chaque instant te jeter de tout ton long dans la neige et te mettre tirer.
  Quelque part dans les montagnes on entend des missiles exploser, une kalash tire au loin, un couple d"hlicoptres passe lentement au-dessus de nous, des soldats crasseux retapent leurs carrosses, tous ces bruits ne sont pas dangereux.
  Mais il suffit peine qu"un projectile perdu explose tout prs et tu te raidis entirement, tes mains attrapent ton arme, ton corps se colle au blindage du vhicule, tes mouvements deviennent prcis et vifs comme ceux d"un lzard, tout devient clair dans ton cerveau.
  Mais il ne se passe rien.
  Je me dconnecte de nouveau. Il me semble que je m"endors mme quelques secondes. J"entends quelque part une fusillade, des cris, des projectiles tirs dans notre direction, des tirs de mortier.
  Kouks change de vitesse, Pintcha et moi sommes secous d"avant en arrire, comme un seul homme, un sniper nous tire dessus, une balle m"atteint la gorge juste au-dessus du rebord du blind, et je me rveille.
  Il n"y a rien. La neige tombe.
  ***
  Les vhicules sont arrts. Il s"est pass quelque chose l"avant, soit un chauffeur s"est endormi au volant et son blind s"est renvers, soit tout simplement quelqu'un a saut sur quelque chose, Ou bien on ne sait quoi, d"o nous sommes il est impossible de voir quoi que ce soit, il y a plusieurs centaines de mtres jusqu" la tte de la colonne. Mais nous ne sommes pas attaqus, et rien n"a l"air d"tre endommag, car nous sommes arrts depuis dj 20 minutes et rien ne se passe, alors que tout autour de nous s"tendent des jardins, et sur la colline notre gauche se dressent plusieurs maisons en ruines : ce serait l"endroit idal pour nous tomber dessus et nous triller.
  Kouks me tend sa gourde remplie d"eau glace. Si je n"en bois ne serait-ce qu"une gorge, je vais me transformer dfinitivement en glaon. Mais je bois quand mme. Pour rsister au froid, l"organisme se dbarrasse de l"humidit superflue, nous pissons toutes les vingt minutes et il faut renouveler nos rserves en eau. Je ne me permets que deux petites gorges pour m"humecter la gorge puis je rends la gourde Kouks et me blottis de nouveau dans mon caban.
  Le foss qui longe la route est rempli de cadavres de vaches. Elles sont toutes dans la mme posture, le flanc contre le remblai, leurs ttes releves reposent entre leurs omoplates. Leurs gorges sont tranches, et le poitrail de chacune d"entre elles est recouvert de sang noir. Il y en a beaucoup, cette range funbre se dploie sur une telle tendue qu"on n"en voit pas la fin. Il y a srement plusieurs centaines d"animaux.
  - A quoi bon tout a ? Demande Pintcha
  - Je ne sais pas. Lui rponds-je.
  - Ils les ont gorges quand ils sont partis - crache le commandant. Il s"est rveill. - Aucune n"a d"autre blessure. Juste pour les achever, pour qu"on ne les ait pas, nous. Ils n"allaient pas les traner avec eux dans les camps de rfugis... Comme quand les ntres ont brl les villages pendant la guerre...
  Oui, c"est comme a que a se passe. C"est vrai que nous ressemblons des occupants. On construit des commandatures, on les encercle avec des check-points, on nomme leurs policiers. Dans le meilleur des cas, ils nous tmoignent de l"indiffrence. La plupart du temps ils nous dtestent. Tous. Mme les enfants. Ils se passent le doigt sur la gorge, nous montrent leur poing lev, lorsque la colonne passe au milieu des villages. Nous ne pouvons vivre que sur la terre ou sur le bton, pisser seulement depuis le blind, et nous dplacer seulement par pelotons, protgs par nos vhicules. On ne ressemble pas vraiment des librateurs.
  Mais nous ne sommes pas des occupants. Nous ne voulons rien de cette terre, seulement tirer notre temps, aller au bout de notre contrat.
  Je me brle les doigts avec ma cigarette, dj consume. Je suote un peu le mgot et le balance sous les roues. Auparavant, je l"aurais envoy d"une pichenette dans le foss, mais l je n"ai pas envie de le faire, j"ai peur de toucher un de ces yeux morts et grands ouverts.
  ***
  Il n"y a que nous, sur cette route, nous et ces vaches gorges. Personne d"autre. La Tchtchnie est vide. Tous ceux qui ont pu partir l"ont fait. Depuis que nous sommes arrivs, nous n"avons pas encore vu une maison entirement intacte, nous n"avons crois aucune voiture sur les routes, n"avons aperu aucune silhouette marchant dans les champs. a fait pourtant prs d"un mois que nous sommes ici. Sur les routes on ne voit que des vhicules militaires, et dans les maisons abandonnes et pilles uniquement des soldats en maraude, on n"entend que du russe, partout. Il arrive pourtant que des fantmes emmitoufls dans des nippes se glissent hors des ruines, on dirait des femmes avec des enfants, mais difficile dire vraiment : est-ce que ce sont des gens, des animaux ? Et ils nous regardent, nous regardent, nous regardent... Ils nous regardent passer. Et puis ils passent leur pouce sur la gorge.
  Parfois mme ces fantmes sont trs nombreux. Sur les marchs ils sont jusqu" des centaines. Mais pourtant on n"a pas l"impression d"avoir faire une foule vivante, on ne ressent pas la vie. Des spectres. Et lorsque nous passons, ils ne disent jamais rien, ils regardent. Seulement des bonnes femmes et des enfants.
  On a l"impression qu"on joue la guerre avec nous-mmes. Comme un chat qui essaierait d"attraper sa queue laquelle serait accroche un morceau de zinc, celui dont sont faites les cartouches. Pour le moment, personne n"a vu un Tchtchne vivant. Ni un mort, d"ailleurs.
  Mais pourtant on nous tire dessus en permanence. Qui et d"o, impossible dire. Des balles traantes fusent depuis l"tendue neigeuse, depuis des maisons vides ou de derrire des arbres, ou ce qui ressemble des arbres et des maisons, ces balles apparaissent d"elles-mmes, elles passent au-dessus de nos ttes, et de la mme faon elles disparaissent d"elles-mmes. Qui tire sur qui, vers o, personne n"en sait foutre rien. Peut-tre que c"est nous qui sommes viss. Ou peut-tre qu"au contraire, c"est nous qui visons.
  ***
  Des vhicules blinds dfoncs sont flanqus sur le bas-ct de la route, leur gros ventre contre la neige. Leurs moteurs se refroidissent, et les soldats de l"infanterie se penchent sur eux, veillant ne laisser s"chapper dans l"air aucun joule de cette chaleur. La neige les recouvre comme des cadavres. Rien ne change, personne ne bouge.
  Il n"y a dans notre rgiment pas un seul nouveau blind, ils ont envoy la guerre tous les vieux vhicules plus ou moins retaps. Le matriel nouveau, les engins en bon tat ils se les gardent pour les parades. Ceux-l sont bons aller la casse. Mais qu"ils soient occups par des humains, envoys eux aussi la casse, a a peu d"importance...
  On accroche les blinds casss des cbles, et un blind sur deux trane derrire lui un autre baquet de ferraille.
  Et quand il n"y a aucun moyen d"accrocher le blind, on le pousse alors dans le foss et on le plante l avec l"quipage. C"est leur problme prsent. C"est chose courante pour notre arme que d"abandonner les siens. On se dit que derrire viendra " un diable " (un tank-remorqueur), qu"il ramassera les accidents, mais il est arriv un jour Kouks de se retrouver dans cette situation et personne n"est venu le repcher. Il a creus un trou et s"y est cach pendant deux jours sans dormir ni bouffer, tous les sens en veil sous la neige qui tombait et prt tirer au moindre chuchotement. Lorsque l"unit de reconnaissance l"a retrouv, (et mme pas la ntre d"ailleurs, mais celle du rgiment voisin), Kouks n"avait plus toute sa tte et dclarait qu"ils ne l"auraient pas vivant.
  Du reste, personne n"a de griefs formuler envers le commandement de notre rgiment. Il n"y est pour rien. C"est la guerre. C"est l"arme. La colonne entire ne peut pas s"arrter devant chaque moteur endommag, ce n"est pas possible.
  ***
  De nouveau je suis pris de frissons. a fait trop longtemps que nous sommes ici, sans bouger : le moteur s"est entirement refroidi et les ressources de mon corps, sans source extrieure de chaleur, s"puisent. Le blindage glac me gle les fesses, la vessie puis les reins, les poumons, le cerveau et le crne, depuis l"intrieur. Mais je n"ai pas la force de bouger, pris par une complte apathie.
  Je n"ai envie que d"une chose : allumer un feu, le plus vite possible. Mais a m"tonnerait qu"on puisse se rchauffer aujourd'hui. Et mme demain matin. Dans le meilleur des cas, demain soir. L o nous allons, personne ne nous attendra. Alors nous devrons choisir notre position - a nous prendra plusieurs heures - puis piocher dans la gadoue, ramper, se mettre plat ventre pour poser des mines, ensuite dterminer les secteurs de pilonnage et calculer les points d"impact possibles de tir des Tchques . Et il faudra faire tout cela avant la tombe de la nuit. Puis nous nous coucherons dans une eau glace et y resterons allongs jusqu" ce que quelqu'un se mette nous tirer dessus. Et si toutefois la nuit se passe sans incident particulier, sans que personne ne soit tu, ce n"est que le matin que nous nous mettrons nous creuser des abris et monter les tentes. Nous pourrons nous rchauffer en fin de journe seulement.
  La cuisine sera installe ce moment-l et nous aurons un repas chaud.
  C"est bien huil, on connat tout a par cur depuis longtemps dj.
  Bon, il faut dire que mme si quelqu'un tait tu pendant la nuit, on mangerait tout de mme quelque chose de chaud pour le djeuner.
  ***
  La colonne se remet enfin en route. On avance sur une centaine de mtres et en arrivant devant le panneau indiquant " Grozny ", la voiture de tte tourne droite, pntrant dans les jardins. Et sa suite, chaque vhicule de la colonne se met prendre le virage, un par un, et ce serpent de mtal crase les pommiers et les mle la boue en une masse inutile.
  Finalement, on y est arriv, on est Grozny.
  La neige s"est arrte, la pluie se remet tomber. Aprs avoir serpent pendant une demi-heure dans les jardins, nous dbouchons dans un immense champ. Nous nous arrtons de nouveau. Puis un ou deux pelotons isols et l"tat-major du rgiment s"cartent du reste de la troupe, grimpent dans quelques voitures et se glissent dans les cours de petites maisons qui se tiennent l. Il doit y en avoir peine cinq, pas plus.
  Une brigade d"infanterie est dj installe ici. Des gars de Sibrie. Merde. Il y a trop d"infanterie. Tous les tages sont occups, un tuyau de pole dpasse de chaque fentre, un peloton occupe les marches de chaque palier. La terre entre les maisons a t tellement retourne que mme les blinds s"y embourbent dans des ornires d"au moins un mtre de profondeur. C"est une brigade chenilles.
  Mais on apprend assez vite que cette brigade doit partir, justement. Nous patientons notre tour, pour occuper les lieux aprs son dpart. Les fantassins, mauvais comme des diables, courent entre leurs engins, ils transportent des matelas, des lits, des poles et tout leur bric--brac, ils nous couvrent d"injures et nous cherchent en permanence, c"est tout juste si on n"en vient pas aux mains.
  Kouks monte sur le blind et retourne Romanytch. Il ne se rveille pas.
  - H, rveille-toi - Kouks le secoue par l"paule - allez, descends connard, ils vont te tirer dessus. Lve-toi, on est arriv !
  Romanytch soulve les paupires, ses yeux sont recouverts de ce voile pourrissant et rpugnant, il ne comprend pas ce qui se passe, il ne comprend pas o il est ni ce qu"on attend de lui. Tout le long du chemin il a vcu dans un monde connu de lui seul, son cerveau vid nourrissant une ultime aspiration : perdre dfinitivement la raison et ne plus jamais revenir cette ralit. Mais Kouks le fait revenir brutalement elle et elle lui cause une souffrance physique bien visible.
  Kouks lui donne des coups de poing. Puis des coups de crosse. Sous les torgnoles, Romanytch se dcolle du blindage en sanglotant mais ses jambes ne le soutiennent pas et il tombe dans la boue. Il se vautre de tout son long, plat ventre, s"enfonce dans la gadoue jusqu"aux genoux, laissant la surface son empreinte, comme dans les dessins anims. On le tire de l, mais il ne tient toujours pas debout, et il s"tale de nouveau, sur le dos cette fois. Maintenant il ressemble un grand ravioli crasseux et pan sur toutes les faces. Kouks le tient par l"paule et lui essuie le visage, lui enlve la boue des oreilles, de la bouche, et lui essuie la peau du nez d"un revers de sa manche rche. Un filet de sang coule le long du masque de boue. Romanytch pleure.
  Les Sibriens se marrent.
  - H les pitons, pourquoi vous tes si crasseux hein ? nous crie un petit Bouriate trapu vtu d"une combinaison de tankiste.
  Nous enrageons. Nous n"avons aucune piti pour Romanytch. On aurait plutt envie de le rosser, cette espce de vache, enfoir, ne bt, lve-toi tarlouze !!
  Je rplique quelque chose au Bouriate, du style, vous auriez vcu notre place dans la boue, au lieu de vous barricader dans des appartements, enfoirs de l"arrire front..., mais les gars me rabattent vite le caquet : " non mais tu dbloques sergent, a fait dj sept mois qu"on rampe dans les montagnes ! "
  Je ferme ma gueule. Je fulmine en silence, en moi-mme. Qu"est-ce qu"il y a dire, bon sang ? Et puis finalement, c"est bien nous qui sommes venus nous installer dans leurs appartements.
  Putain.
  Finalement, on est arriv Grozny.
  
  
  Traduction du russe : Bleuenn ISAMBARD

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