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Le Premier Jour

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  • : 1999
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  LE PREMIER JOUR
  Arkadi BABTCHENKO
  
  
  Je me rappelle bien le premier jour. Nous avons roul toute la journe, du petit matin jusqu"au soir, tard. Nous tions partis l"aube de Mozdok , en direction de la Tchtchnie. Mais nous n"avions pas pris la mme route qu"en 1996 , celle qui passe par Voznesenskaya, Malgobek et Karabulak , mais une autre qui traversait Ishcherskaya et Goragorsk o une cole en ruines se dressait au beau milieu du village (les tanks l"avaient pilonne dessus depuis la route), et des enfants jouaient autour de cette cole, au foot ou je ne sais quel jeu.
  Je me rappelle trs distinctement les prianiki . Des prianiki roses, achets une femme qui les vendait sur le bas-ct de la route : dans un virage, notre blind avait drap, trois de ses roues taient suspendues au-dessus du vide, comme par hasard du ct o je me trouvais, et c"est une drle de sensation que d"tre assis sur le blindage avec 400 mtres de vide sous les fesses. Les gars s"taient prcipits de l"autre ct, et moi j"tais tomb dans une sorte de stupeur, comme paralys : j"ai une peur maladive du vide. Je m"tais juste accroch une poigne et je regardais en bas. Puis le blind s"est redress, nous en sommes descendus et avons profit de la pause pour faire des rserves de bouffe.
  Il n"y avait que des bonbons et des gteaux vendre. Nous avons achet une quinzaine de litres soda et tous les prianiki de cette femme, un norme paquet.
  Ces prianiki, que nous avons mangs de nos doigts gris et sales, furent les meilleurs de toute ma vie.
  Vers midi, quelque chose s"est mis siffler dans notre blind, on nous a pousss dans le foss o pendant prs d"une heure nous nous sommes affairs rparer la panne tout en observant l"interminable dfil de notre rgiment. La colonne tait incroyablement longue, elle devait s"tendre sur au moins dix kilomtres.
  On vit, derrire un massif bois, tinceler les toits en zinc d"un village. Le commandant du rgiment ordonna d"aller jeter un coup d"il de ce ct. Personne, de la colonne entire, ne s"arrta notre niveau.
  L"avarie tait anodine, nous en vnmes vite bout et nous pmes rattraper rapidement le rgiment. Mais on nous avait bel et bien plants l, avec notre blind en rade, le reste de la troupe continuant sa route. Et a nous est rest pour toujours en travers de la gorge.
  Plus tard, un officier grandes lunettes nous a rejoints. Ses verres se mouchetaient de boue, il les enlevait, les essuyait avec son mouchoir, mais ils taient de nouveau maculs deux minutes plus tard. Il en a eu finalement marre de les nettoyer et se contentait alors d"y tracer avec ses doigts deux traits horizontaux travers lesquels il regardait.
  Ce jour-l, nous avons travers presque toute la plaine de Tchtchnie : les combats s"y taient tus, l"arme occupait ses positions tout autour de Grozny et notre rgiment venait en renfort, pour se poser en position arrire.
  A la nuit tombe nous nous sommes arrts devant deux petites montagnes qui s"levaient en terrasse de chaque ct de la route. Elle s"engouffrait entre elles comme une rivire dans un dfil.
  C"tait un paysage vraiment atypique pour cet endroit de la Tchtchnie, domin par les plaines. Je n"ai jamais su o c"tait exactement. On ne nous disait jamais rien : o nous allions, et pourquoi. Personne ne nous fixait d"objectifs militaires et ne nous informait de rien du tout d"ailleurs : on nous faisait monter sur les blinds et on nous emmenait.
  Dans quel but ? Aucune ide. Nous n"tions que du btail militaire insignifiant.
  Les nuages s"taient disperss, la lune brillait. Le champ tait clair de nombreux feux de camp, les vhicules militaires taient laisss en plan, et partout, des grappes de soldats. On entendait des canonnades sur le sommet d"une des montagnes. a faisait froid dans le dos, c"tait angoissant, mais on ne ressentait pas encore cette impression de la guerre, cette sensation que a y"est, tu y es, tu as pass la ligne, tu es entr dans le cercle.
  Il faut dire aussi que nous n"avions pas encore vu les consquences de la guerre, part Goragorsk amoch qui, comme nous l"avons compris plus tard, pour amoch ne l"tait presque pas, par rapport d"autres.
  Rien voir, en effet, avec le village de Zony dans lequel je suis all six mois plus tard et dans lequel pas une seule - mais vraiment pas une seule ! - maison n"est reste debout.
  Ce premier soir, lorsque nous sommes arrivs, je ne pouvais presque plus bouger. Il se trouve que c"est extrmement difficile de rester assis une journe entire, en plein hiver, sur un blindage gel, sous une bruine incessante. Une vritable torture.
  Je vois encore cette premire nuit, comme si je regardais une photo. La lune. Ces deux montagnes, pas trs leves, mais abruptes et si proches. Les explosions sur le sommet de l"une d"elles. Le fracas des projectiles. La boue, non, mme plus de la boue, du purin. Les feux. Les vhicules. La route. Les soldats. L"incertitude. Nulle part o s"asseoir. Nulle part o s"allonger. Seulement rester debout.
  Nous sommes rests debout comme a, longtemps. De longues heures. Sans que personne ne nous dise rien. Sans que personne ne nous donne aucun ordre. Sans que personne n"explique rien, ne nous donne rien manger, ne nous donne d"indication et ne sache rien.
  Puis plus tard il est apparu que ce n"tait pas l qu"on avait besoin de nous, mais non loin de l, de l"autre ct de ces montagnes. Mais les " Tchques " y taient fermement installs et n"avaient pas l"air dcids partir. a faisait bien trois jours qu"on les trillait coup de mortier. Et tant qu"on ne les aurait pas crass compltement, on ne pouvait pas se mettre en route, parce qu"il tait impossible de passer par ce dfil, et il n"y avait qu"une seule route.
  Mais pourtant malgr les bombardements, les missiles qui venaient depuis l"autre ct, il semblait que des tirs taient tirs en rponse depuis la montagne. A l"poque je ne pouvais encore vraiment m"y retrouver, faire la diffrence entre les armes, ne savais estimer la direction ou la porte d"un tir d"aprs le bruit produit, mais malgr cet change de rafales, nous ne ressentions toujours pas cette foutue impression de guerre. Comme si on avait autre chose en tte. Nous ne voulions qu"une seule chose : nous allonger, ou bien nous asseoir, ou bien au moins ne serait-ce que s"adosser quelque chose !
  Puis le bivouac a enfin t ordonn. Les gars de l"infanterie ont dbarqu de leurs blinds et se sont mis installer leurs tentes. Et le peloton des Transmissions ? Non mais merde, pourquoi les Transmissions se retrouvent toujours sur le cul ? Nous n"avions que deux blinds : un blind de combat qui tait en service en permanence et un second, celui du commandement de l"tat-major, devait toujours tre tenu disposition. C"est pourquoi toutes nos affaires (lits, pole, tente, pelles et piquets) taient on ne sait o dans un convoi bord d"on ne sait quel foutu camion " Oural " .
  D"abord il a fallu chercher le convoi. Puis le commandant du convoi. Puis avec le commandant du convoi il a fallu chercher quelqu'un qui sache quel tait notre " Oural ". Puis il a fallu chercher l"" Oural ". Nous l"avons trouv. Mais nous aurions gagn ne pas le trouver : il y avait sur ce camion plus de bric--brac que ce que les Arabes
  mettent sur leurs chariots sur les marchs : des montagnes de bches, planches, lits, tentes, piquets, bches, poles et autres merdes, jetes l n"importe comment.
  Et videmment, le matriel du peloton des Transmissions tait tout en dessous. On avait t les premiers charger. Nous avons mis trs longtemps trouver les tentes. Puis nous avons sorti les piquets de l, puis nous avons bataill pour extirper les lits. Nous avons abandonn l"ide d"exhumer le pole, c"tait compltement utopiste...
  Aucun d"entre nous n"avait jamais mont de tente militaire. a nous a pris une heure pour arriver quelque chose, en ttonnant. Nous nous sommes alors installs tant bien que mal, de travers et vacillants dans la gadoue gluante, avec la toile de tente qui s"affaissait dj et d"o se mit couler un filet de pluie. Nous tions tous tremps, sales, il n"y avait pas d"eau part celle des flaques dans lesquels nos pieds barbotaient, pas de chaleur, rien bouffer, rien, bon sang... et encore une fois, nulle part o s"asseoir.
  A ce moment-l je n"avais plus que deux ides en tte. La premire tait : " Mais bon sang pourquoi je suis venu ici ? Non mais pourquoi nom de dieu ? "
  Et la seconde : " Putain, dornavant a sera COMME A tout le temps ! "
  Les gars avaient chip deux portes quelque part. Nous les avons poses sur des botes de cartouches en zinc. Le commandant s"est couch sur l"une d"elles, et trois gars se sont serrs sur la deuxime. Le reste de la troupe s"est couch directement dans la boue humide. J"en faisais partie. Sans enlever nos bottes, nous nous sommes enfoncs dans nos sacs de couchage et nous nous sommes affals dans l"eau.
  Il est inutile, je pense, de s"tendre en dtails sur cette nuit-l. La merde.
  Le plus drle, c"est qu"en effet, a a toujours t comme a par la suite. Seulement, nous en avons pris de la graine. Nous n"avons plus jamais rien mis dans les " Oural ", nous chargions tout sur nos blinds, ou plutt sur le blind du commandement de l"tat-major. Nous avons sci les chlits superposs et avons fait flamber les tages suprieurs. Avec la partie infrieure, nous avons fabriqu un immense bouclier pos sur les caisses outils. Nous prenions soin de nos portes voles comme de la prunelle de nos yeux et avions toujours un il sur elles. Comme nous ne russissions pas toujours piquer des caisses l"artillerie, nous avons appris allumer le pole avec un bidon d"essence dans lequel nous imbibions un chiffon. Dans un des chargements on a vol un deuxime pole, et on a balanc tout le reste. A la fin, on montait la tente en vingt minutes.
  
  ***
  
  Une nuit, le chef d"tat-major a dbarqu, comme un fou. Il s"est mis nous ruer de coups de pied, a vid une cartouche de son fusil sur le toit de la tente, et a balanc une grenade. Il a d la balancer derrire la tente, je ne me souviens plus, car j"ai bondi et j"ai couru pour ne m"arrter que quand elle a explos. Le chef d"tat-major frappait notre commandant de peloton, en lui criant dessus : " O est la liaison-radio ? Elle est o cette foutue liaison, connard ? ". Il n"y avait pas de liaison radio. Le blind tait plant l, gel et inoprant. Les radios taient teintes. Les couteurs taient pitins, par terre, dans la boue.
  C"est qu"elle nous tait compltement sortie de la tte, cette liaison-radio...
  Sabbit, le plus jeune d"entre nous, a couru comme un lapin au blind de combat. Le matin-mme on l"avait extrait tout bleu, claquant des dents, de cette caverne mtallique. Personne ne l"avait relev pendant la nuit.
  C"est bizarre, mais cette fois-ci je ne me suis pas fait cogner. Je crois bien que c"est la seule fois. Peut-tre que j"ai t pargn, cette fois-ci, parce que je suis officiellement pointeur-radiotlgraphiste, et que je n"ai pas tre de garde en principe, mme si a m"est arriv de l"tre par la suite. Mais en ralit, le chef d"tat-major a du mal s"y retrouver dans tout a...
  Je suis revenu dans la chambre. Les toiles brillaient juste au-dessus de ma tte, travers une trentaine de petits trous nets et semi-sphriques. De l"eau en coulait.
  
  ***
  
  Et le lendemain matin on a appris le premier suicide de notre rgiment. Un jeune gars de l"infanterie, venant d"on ne sait quel coin, s"tait tir une balle dans la nuit alors qu"il tait de garde. Il n"avait pas support cette journe, notre premier jour de guerre.
  Et pourtant il n"y avait encore rien eu. Ni guerre, ni bombardements, ni Grozny, ni les montagnes, ni morts. Rien du tout. On avait simplement roul, et puis ensuite on s"tait seulement couch dans les flaques de boue : d"accord, on ne peut pas appeler a un rve. Mais il en avait assez vu.
  A ce moment, cette mort a appel en chacun d"entre nous le mme sentiment : une irritation mauvaise. Quel imbcile, mais quel imbcile, mais pourquoi est-ce que t"as fait a ? Pourquoi ? Et mme malgr la guerre, l"instinct de vie se rveillait encore en nous ce moment-l et nous ne pouvions pas comprendre cela, ni le pardonner, parce que c"tait une trahison, une trahison envers nous, qui tions dj un peu abrutis, mais quand mme l traner dans cette boue glaciale, la recherche d"un peu de chaleur, d"un endroit sec, de bouffe. Trahison envers ceux qui avaient t tus avant nous. Et trahison envers ceux qui seront tus : ils pouvaient vivre, ils voulaient vivre, mais ils n"auraient pas cette possibilit, et toi tu l"avais cette possibilit, mais, imbcile, tu t"es tir une balle !
  Du reste, cette colre se mlangeait de la piti. Alors on avait encore piti de lui. Oui, l"poque on avait encore piti. Plus tard ce sentiment a disparu et la mort des ntres, mme lorsqu"elle tait accidentelle ou absurde, nous mettait seulement en rage.
  Quant la mort des autres, nous y tions parfaitement indiffrents.
  Mais cette premire mort nous a fait prendre conscience de la valeur de la vie. Merde, je pourrais tout encaisser, tout faire, mais jamais je ne me foutrai en l"air. Ce matin-l, nous avons tous chang. Lgrement, de faon imperceptible, mais aussi irrversible. Le matin de ce jour qui fut pour nous le deuxime jour la guerre.
  Mme si plus tard, de temps en temps, il m"est arriv de penser que, peut-tre, c"est lui qui avait eu raison. Et peut-tre qu"il tait crit qu"il ne devait pas rentrer. Alors dans ce cas pourquoi s"embter plus longtemps ?
  Mais c"est une pense de pure logique. Du domaine des mathmatiques, pas de la vie.
  Les " Tchques " taient partis, ou bien avaient t crass, quoiqu"il en soit a ne bombardait plus la-haut. C"est bizarre, mais pendant la nuit cette canonnade toute proche ne m"avait pas inquit du tout, alors que je n"en avais jamais entendu auparavant et n"en avais donc aucune habitude.
  Nous tions prts nous mettre en route, mais le mort a retenu le dpart de la colonne pour un moment. Cela a justement suffi pour faire chauffer l"eau pour le th dans les gamelles.
  On s"est mis grignoter des biscottes. Et puis quelqu'un a sorti les prianiki roses. Ces prianiki de Goragorsk. Qui semblaient sortir du millnaire prcdent.
  Comme les jours peuvent paratre longs, parfois...
  Mme si je sais aujourd'hui que ce jour interminable tait en ralit le plus court.
  
  
  Traduction du russe : Bleuenn ISAMBARD
  
  
  

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